Limoune

Égypte : transports en commun au féminin

Tous les matins, je me poste au coin de la rue qui fait office d’arrêt de bus sans savoir le type de voyage qui m’attend. Aujourd’hui, je te fais grimper avec moi. Tiens-toi prêt, parfois le bus ne s’arrête pas et il va falloir que tu l’attrapes au vol. Essaie de déchiffrer les stations desservies sur l’avant du bus ou tends l’oreille pour percevoir la destination dans les braillements de l’apprenti – l’apprenti au Sénégal, c’est le mec à l’arrière du bus qui annonce la destination et je t’avoue que je ne suis pas sûre qu’on lui ait donné un nom ici. Tiens-toi à la barre de la porte arrière – Oui, au Caire, on monte à l’arrière et on descend à l’avant – et saute.

Femmes sur le quai de métro au Caire – Sara Haba

Si tu as cliqué sur cet article pour découvrir mes expériences enrageantes vécues en tant que femme dans les transports en commun, tu vas être déçu – ce n’est pas le sujet de l’article – et puis, tu peux regarder le film Les femmes du bus 678, ça te donnera une idée du fléau. Ce que je te propose ici, ce sont mes astuces pour te montrer qu’on peut être une femme au Caire et prendre les transports en commun.

Chapitre I – Le bus

  • Tu montes, le bus est blindé ! Sérieux, reste sur la marche, tu te prends le vent dans la face, tes doigts sont crispés sur la barre de peur de tomber. Mais, au moins, seul le vent pourra frôler ton postérieur.
  • J’ai toujours avec moi un sac à dos qui fait office de carapace mais surtout de distance de sécurité.
  • J’ai mes bras devant ma poitrine, un peu comme quand je protège mon visage à la boxe, l’idée étant toujours la même, tu l’auras compris : établir une distance de sécurité.
  • Je regarde droit devant moi. Je ne sais pas si ça sert à quelque chose, mais je le dis.
  • J’évite les tenues légères et trop moulantes. Je ne vais pas te dire comment t’habiller, le plus important vraiment, c’est que tu te sentes à l’aise dans tes vêtements et de ne pas avoir envie de te couvrir quand un regard se pose sur toi. Perso, j’ai d’abord été un sac patate au Caire, essayant constamment de cacher le moindre bout de peau jusqu’aux poignets… mais au final, c’était pareil, j’avais le droit aux mêmes regards, aux mêmes remarques. Maintenant, j’opte pour le côté pratique des vêtements qui me permettent de courir pour choper le bus, même s’il refuse de s’arrêter.
  • Quand il y a de la place dans le bus, je me précipite pour m’asseoir à côté d’une femme et le mieux, c’est de se jeter sur les sièges individuels, histoire d’être sûre que personne ne viendra m’embêter tout au long du trajet. Et j’ai alors le privilège d’apprécier une agréable escapade, admirant la cacophonie du Caire et bavant à l’approche du Nil. Je m’assois aussi à côté d’hommes – oui, contrairement à ce que l’article peut laisser croire, les passagers masculins du bus ne sont pas tous des affamés de chair fraîche et toutes les mains masculines cairotes ne sont pas baladeuses – mais j’évite constamment le siège côté fenêtre car si l’homme prend ses aises, écartant  ses jambes ou tanguant  son corps, je n’ai pas d’autres options que d’écrabouiller mon petit corps contre la fenêtre. Côté allée, j’ai l’impression d’avoir un contrôle sur cette fameuse distance de sécurité puisque je peux déplacer mes jambes vers l’allée…
  • Quand le bus était rempli, j’avais pris l’habitude de me placer devant une femme en croyant naïvement que mon postérieur serait moins reluqué. Mais, j’ai trouvé mieux : je me mets à la recherche des angles dans le bus et je m’y faufile, plaçant l’arrière de mon corps exactement dans le coin, à l’abri de tout regard malsain et de mains prétendument maladroites.
  • Le prochain conseil s’adresse à tous, homme ou femme. Quand tu veux descendre, tiens-toi prêt bien avant d’arriver à la station, les chauffeurs impatients ne prennent pas toujours le temps de s’arrêter complètement. Je me souviens encore d’un homme qui avait sauté trop tard et qui est tombé la tête sur le trottoir ou du jour où je portais un carton de 10 kilos de mangues dans les bras – Oui, je rentrais en Tunisie et ce fruit exotique ne court pas les rues dans le pays de l’olive et du jasmin – le chauffeur a refusé de s’arrêter et le saut périlleux du bus a été une catastrophe, surtout pour les mangues, au grand bonheur de mon oncle Smaïl qui a pu apprécier leur jus à Tunis.

Chapitre II – Les alternatives

  • Le métro reste l’option la plus pratique. Il y a des arrêts déterminés, le métro s’arrête sans que tu aies à crier le nom de ta station et il y a des wagons réservés aux femmes. En journée, il y en a trois et le soir, il n’y en a plus qu’un. Les autres wagons sont pour tout le monde, hommes et femmes confondus. Mais j’ai une grande préférence pour le wagon des femmes où bien que ce ne soit pas agréable de se faire écrabouiller aux heures de pointe, je préfère être entourée par la gent féminine. Et puis, il y a un bonus chez les femmes que j’ai appelé le marché déambulant. Mouchoirs, lingettes, cire d’épilation, maquillage, chaussettes, house de téléphone, écouteurs, couteaux, spatules, économes, chocolats, céréales… les vendeurs ambulants cachent des trésors dans leurs sacs qui feraient pâlir de jalousie Mary Poppins. Avant les élections de 2014, on a même eu le droit à la vente de fausses cartes d’identité de Sissi, l’actuel président – ne me demande pas à quoi ça sert. 
  • Le micro-bus reste mon transport en commun préféré. Tu es assuré d’avoir une place et tu peux le prendre et t’arrêter où tu veux sur son trajet.

Je prends les transports en commun de jour comme de nuit. La nuit ne rend pas les transports en commun plus dangereux dans une ville qui ne dort presque jamais.

Bonne route !


« Et je refuse de faire mon service militaire »

Passible de prison, refuser le service militaire obligatoire en Égypte n’est pas un acte sans lendemain. M. a officiellement exprimé son désaccord, mais c’est à l’asile que l’appareil militaire a préféré le placer. Récit d’un appelé agnostique dans les rangs de l’armée.

Militaire en Egypte

Appelé malgré lui

Septembre 2011. M. achève ses études de physique, et comme tout jeune Égyptien, il doit se présenter à l’administration militaire. Sans cela, M. se voit dans l’impossibilité d’obtenir un emploi officiel, et/ou de quitter le pays. Des groupes de jeunes invitent M. à fuir cette obligation, M. préfère affirmer officiellement son refus. Lors du passage devant les forces militaires, qui décident, selon la force physique de l’appelé et son niveau d’études, si ce dernier sera soldat (un an de service) ou officier (trois ans de service), M. au moment de donner son nom et son âge, décide d’ajouter la mention « et je refuse de faire mon service militaire ».

Repris par un militaire, il est invité à se présenter à un officier qui lui demande d’expliquer son refus. « Je suis contre le service militaire obligatoire et mes idées sont en opposition avec cette institution », répondit M. Esquissant un sourire, l’officier l’encourage à ne plus exprimer cette opinion et le place au rang de soldat – un an de service militaire.

S’en suit un mois d’entraînement à la base militaire d’Ismaélia, pendant lequel M. ne cessera de réitérer son refus de poursuivre dans les rangs. Si les officiers ne prêtent pas attention à ses dires, les soldats se montrent de plus en plus méfiants et n’hésitent pas à le dénoncer auprès de leurs supérieurs.

Très rapidement, les soldats remarqueront que M. ne se joint pas à la prière collective, pas même à la prière du vendredi. Ils savent qu’il n’est pas chrétien. M. se contente de leur dire qu’il n’est pas pratiquant. Mais, à quelques jours de la fin du mois d’entraînement, l’officier présente un document administratif que chaque soldat doit remplir. M. s’arrête sur une question : « De quelle religion vous réclamez-vous, islam, christianisme, judaïsme ? ». Il se lève. « Je n’arrive pas à répondre à cette question », déclare-t-il à l’officier qui lui répond : « Choisis ta religion ». « Aucune ne correspond », confia-t-il.

De l’armée à l’hôpital psychiatrique

Aussitôt mis à l’écart des autres soldats, M. se verra confisquer ses livres. Convoqué le lendemain par un autre officier, il découvre ses livres de philosophie au sol et pensant l’affliger, l’officier se met à les piétiner. N’observant aucune réaction de la part de M., l’officier l’interrogea du regard et M. lui dit que ces idées étaient désormais dans sa tête.

M. est ensuite convoqué à la base militaire d’Héliopolis au Caire où deux officiers de grade supplémentaire l’attendent. « En avouant mon agnosticisme, je ne savais pas où j’embarquais. Je me disais que ces gens au Caire, ne devait vraiment rien avoir à faire pour perdre leur temps avec moi », raconte M. Au Caire, toute la semaine, il subit plusieurs interrogatoires, retraçant son parcours, et identifiant les différentes personnes de son entourage.

M. n’hésite pas à expliquer chacune de ses opinions et cela révolte les officiers qui finissent par l’envoyer à l’hôpital psychiatrique. M. n’y subit aucune violence physique, mais il est témoin d’électrocution de patients. Il refuse toute administration de médicaments et placé dans une large pièce au milieu des patients, estimant qu’il n’est pas malade contrairement à ce que tous s’efforcent à lui faire croire, il s’isole, refuse de communiquer avec les médecins et débute une grève de la faim.

Sa vie étant en danger, les médecins en informent les officiers qui décident de mettre fin au drame et le déclare psychologiquement malade, atteint de troubles identitaires et donc inapte à poursuivre son service militaire. Le scénario prend fin en janvier 2012.



Naufrage tunisien : en quête de vérité

En Méditerranée, un drame en suit un autre. Au lendemain du naufrage du 6 septembre 2012, la Tunisie se réveillait avec la disparition de près de 80 citoyens dans la mer Méditerranée qui la relie à l’Europe. Plus de deux ans après ce drame, la mère d’un disparu attend la vérité de la part du gouvernement.

Mère d'un des disparus en Méditerranée lors du naufrage du 6 septembre 2012
Mère d’un des disparus en Méditerranée lors du naufrage du 6 septembre 2012. ©Limoune

« Je suis fatiguée et malade depuis la disparition de mon fils », raconte cette mère qui n’a plus de nouvelle de son fils depuis le 5 septembre 2012, avant qu’il ne prenne la route vers Lampedusa à bord d’une embarcation d’environ 130 personnes.

Son fils, âgé de 27 ans, était un travailleur sans histoire, qui vivait à ses côtés dans la ville de Sfax. Devant l’impossibilité d’obtenir un visa et de voyager par voie légale vers l’Europe, il quitte le domicile la nuit du 5 septembre 2012 pour prendre la direction de l’île de Lampedusa à bord d’une embarcation clandestine. « Mon fils ne peut pas disparaître », répète sans cesse cette mère désemparée.

« Nous voulons un soutien et la vérité », exige-t-elle. Ayman El Ajroudi, survivant dudit naufrage est l’une des rares personnes à lui avoir apporté une vérité, mais elle refuse de l’accepter et préfère s’attacher à l’attente sans fin d’une réponse gouvernementale.

Ayman El Ajroudi, survivant

Ayman El Ajroudi, survivant du naufrage du 6 septembre 2012.  ©Limoune
Ayman El Ajroudi, survivant du naufrage du 6 septembre 2012. ©Limoune

J’ai choisi le chemin des haragas comme tous les jeunes Tunisiens handicapés par le système. J’ai assisté à la catastrophe de 2012. Nous étions 135 personnes à avoir choisi le chemin de la mer. Il y a eu une panne, une personne a appelé le 112 des forces maritimes. Ils nous ont répondu qu’ils allaient venir dans dix minutes pour nous chercher. Puis, nous les avons rappelés et ils nous ont donné la même réponse. Plus tard, un zodiac avec le drapeau italien est venu. Après nous avoir vus, il a pris un chemin derrière le rocher vers Lampedusa. Peut-être voulait-il vérifier la véracité de notre appel. L’appel a été enregistré normalement. Nous étions contents de les voir, mais nous n’avions pas compris pourquoi ils repartaient. Chaque jour l’un de nous se demande pourquoi ils ne nous ont pas sauvés. Ce qui s’est passé, c’est du terrorisme. Après trente minutes, ils sont revenus, nous étions sûrs que cette fois, ils nous avaient vus, mais ils sont repartis. Finalement, nous sommes restés onze heures en mer, il y a des gens qui ont réussi à atteindre des rochers. Après onze heures d’attente, le sauvetage a commencé, il n’y avait plus que 56 personnes. On a été conduits au centre de Lampedusa et ils nous ont accusés d’avoir amené des gens illégalement à Lampedusa. Ils ont inventé une histoire et dit qu’il y avait eu une bagarre entre les passagers et le passeur. Nous avons tous été pris en photo, puis envoyés dans une autre ville. Après trois jours de tragédie, un représentant tunisien est venu. Lui aussi nous a photographiés, je suis sûr qu’il a eu une transaction. Et de nouveau, nous avons été déplacés.

Ayman estime que c’est trop difficile pour une mère d’accepter la mort de son fils sans corps. La disparition semble alors plus rassurante. Ni le gouvernement tunisien, ni le gouvernement italien n’ont livré de réponse claire à la question : que s’est-il passé le  6 septembre 2012 ? Une plainte a été déposée en Italie à cause des 78 personnes non sauvées en mer, mais le dossier a été clôturé. Environ 1 500 haragas tunisiens ont été déclarés disparus en Méditerranée.

 


Activiste d’une flottille à une autre

La dernière fois que je l’ai vue, c’était en décembre 2008, lors de la Marche pour Gaza. Munie de ma rage et de ma fragilité, je faisais la rencontre de Laura Arau sur la route reliant la ville d’el Arish à Rafah. Depuis, cette activiste catalane, sa caméra et son anglais hésitant ont grimpé à bord du navire Mavi Marmara en 2010, puis du voilier Estelle en 2012.

Laura Arau  ©Limoune
Laura Arau. C Limoune

Aujourd’hui, elle s’active dans l’organisation d’une nouvelle flottille qui tentera de rompre au printemps prochain le blocus de la bande de Gaza. Un blocus dont bon nombre d’États sont complices, tant européens qu’arabes.

C’est pourquoi la Flottille de la Liberté se veut être une initiative de la société civile. « Ça n’empêche pas d’avoir des contacts auxquels on peut faire appel lors d’une arrestation par exemple, mais la Flottille est détachée de tout gouvernement », explique l’activiste pro-palestinienne, qui en est à sa deuxième arrestation par Israël.

Brutalement attaqué par la marine israélienne, le Mavi Marmara a connu une fin tragique avec la mort de dix militants turcs, dont neuf sur le bateau. « Ce sont les Turcs qui protégeaient le satellite qui ont été les plus touchés, il y a eu aussi beaucoup de blessés, beaucoup de sang, on ne pouvait pas distinguer qui était mort et qui était encore vivant. » se souvient Laura, avant de poursuivre : « On s’est aussi fait dérober tout notre matériel, les bateaux ont été confisqués, le satellite […] et personnellement j’ai perdu environ 20 000 euros, entre la caméra, les téléphones, l’ordinateur… d’autres sur le bateau ont préféré jeter à l’eau leur matériel avec leurs données personnelles. »

Arrêtée et expulsée par Israël comme les 700 autres militants, Laura n’en est pas démotivée pour autant, et de la simple passagère qu’elle était, elle devient partie prenante de l’organisation de l’expédition du bateau espagnol Guernica en 2011 qui restera bloqué en Crête, puis du voilier Estelle en 2012 arraisonné par l’armée israélienne en eaux internationales. Chargée de la communication et dénonçant le blocus imposé par Israël sur les eaux qui s’ajoute au blocus terrestre et aérien sur la bande de Gaza, elle a mené, en 2011 et en 2012 une campagne de sensibilisation à travers la plateforme Rumbo a Gaza et des fonds inattendus ont été débloqués.

Mais depuis 2012, les financements sont plus difficiles à obtenir et même si les activistes ne reçoivent aucune compensation financière pour la mission de la Flottille de la Liberté, les fonds restent peu élevés pour la campagne de 2015. Laura ne baisse pas les bras, estimant que ce budget est représentatif de la situation économique de l’Europe, sans oublier de noter avec un ton nostalgique que la mobilisation palestinienne en Europe est de moins en moins active en dehors des événements tragiques tels que l’attaque de Gaza l’été dernier. Une situation qu’elle explique par la crise interne que vivent de grandes organisations de solidarité avec le peuple palestinien, de même que la crise politique en Cisjordanie et la montée de la corruption et enfin par la présence des luttes locales, telle que celle contre l’austérité en Espagne.

Il n’en reste pas moins sûr que la médiatisation de la nouvelle flottille sera elle aussi moindre que celle de 2010. Et si le Mavi Marmara est apparu sur nos écrans en 2010, ce n’est que parce que le sang y a coulé, et les images ont bien été choisies. « En 2010, avant de partir d’Espagne, en tant que journaliste, j’ai appelé les médias espagnols pour leur donner la fréquence du satellite du bateau afin qu’ils puissent récupérer les images, mais aucun n’en a voulu » affirme Laura Arau. Elle poursuit : « Et, même lors de la tragédie, les médias internationaux ont pour la plupart utilisé les images de l’armée israélienne, prises depuis l’un des trois hélicoptères qui nous ont attaqués  » 

Suivez l’actualité de la nouvelle flottille de la liberté sur le site de la coalition internationale.

 

 


Timbuktu, un orientalisme à peine voilé

A l’affiche dans plusieurs salles tunisoises, le film Timbuktu d’Abderrahmane Sissako fait la part belle à l’image, à l’esthétique, à l’émotion quitte à faire vivre aux spectateurs le récit d’un ailleurs fantasmé. Onirique et à destination d’un public occidental, Timbuktu a intrigué Guenda, blogueuse italienne et moi-même et nous proposons ici de relever des représentations orientalistes du film sur lesquels rebondit la Tombouctienne Faty avec son expertise du terrain.

Au-delà de la fascination pour les turbans volants au vent sur fond de dunes vierges du désert, au-delà des émotions véhiculées par les gros plans sur les yeux pétillants du héros targui, au-delà de la poésie imagée de la partie de football sans ballon et au-delà de la nette distinction entre un islam de paix et tolérant et un islam manipulé et radical, images, émotions et dépaysement consentent à livrer des symboles qui corroborent une série de stéréotypes occidentaux.

Une vision romantique du désert

Rêvé par les orientalistes, le désert est beau, vierge, lumineux et chatoyant. Les clichés de Timbuktu mettent en avant ce paysage d’une extrême beauté grâce à un travail irréprochable sur la lumière. Mais leur esthétique dénué de tout réalisme donne à voir un décor de carte postale plus que celui du désert du septentrion malien.

tente

Quant au campement de la famille, un désir d’orientaliser le décor, rend, de par sa composition ordonnée et séduisante, l’image pittoresque, digne d’un tableau de peinture. La tente, dressée au milieu des dunes, tapis, bidons et service à thé bien trop parfaitement agencés, la guitare en arrière-plan et les sourires Colgate de Kidane, de sa femme Satima et de sa fille Toya en bonus. Une image mystifiée est donnée du Targui qui bénéficie d’une liberté, seulement limitée par le pêcheur Amadou qui empêche son bétail de s’abreuver au fleuve. Cette liberté est d’autant plus idéalisée qu’elle est jumelée à une absence d’activité.

« Cette image ne répond pas du tout à la réalité et au contexte, car l’habitat du Targui ne contredit pas son besoin de liberté et son perpétuel mouvement, au gré des points d’eau dans le désert. Le nécessaire que les familles trimbalent tient sur quelques ânes. Ce qui est encore plus bizarre, c’est ce conflit avec le pêcheur. Les pêcheurs jettent leurs filets beaucoup plus loin, dans le lit du fleuve. Un conflit entre éleveur et pêcheur est très rare. Même s’il venait à arriver, pour un grand Targui (blanc et maître), ici, on ne tue pas un homme parce qu’il a tué ton animal. C’est à en croire que la société dans laquelle ces acteurs vivaient n’avait pas de règles ni de système de gestion des conflits. Il y avait des cadis – juges islamiques- bien avant la colonisation à Tombouctou. »

Cet exotisme s’inspire plus des images proposées par les contes des Mille et une Nuits que de scènes réelles de la vie quotidienne de Touareg. On peut se demander par exemple s’il est courant de rencontrer une famille mononucléaire chez les Touareg. L’émouvante relation fusionnelle entre les trois membres de la famille est exprimée dans le film par des actes improbables dans la culture de ce peuple, de même que les répliques de Kidane lors de son interrogatoire : « Maintenant je voudrais lui poser une question« , dit-il au chef « djihadiste ». « Dis-lui que j’aimerais savoir s’il a des enfants. […] Toya, elle me donne à boire, elle s’occupe du bétail, je n’ai rien de plus cher. […] C’est de ne plus voir son visage qui me fait peur. » Le Bédouin personnifié par Kidane tombe dans le cliché du poète du désert, beau et passionné, sage et profond, avec une étrange rhétorique qui semble parfois même un peu hors de propos. Enfin, au moment de son exécution, Kidane court pour se jeter dans les bras de sa femme en public, ce qui relève plus d’un scénario occidental.

« Dans la culture et le contexte africain –même celui des touareg !- un couple ne se permet jamais des épanchements ou des gestes envers une femme devant un témoin, c’est complètement irréel ! Le targui est un homme digne, fier, qui ne peut agir de cette manière face à la mort. »

Abderrahmane-Sissako-film-Timbuktu

Convoquant également le mythe orientaliste de la femme, le film dévoile Satima, une Targuia charmante et résistante. Son voile noir, à la fois obstacle et stimulant, dévoile son cou, ses avant-bras ou bien son soutien-gorge. Seule Satima osera s’afficher les cheveux dans le vent dans le film et tout en démêlant ses cheveux, elle n’hésitera pas non plus à aller à l’affront quand l’un des chefs « djihadistes », tout en la dévorant du regard, lui demande de se couvrir la tête.

« Je vous assure que plus d’une femme songhoi, bellah (targuia noire) ou peulh (toutes les ethnies qui n’ont pas la peau blanche) ont passé des jours dans la contiguë cellule qui servait de prison pour femmes pour avoir refusé de porter ce voile, d’autres ont été fouettées. »

Une résistance silencieuse à Timbuktu

Le portrait affectif et imaginaire de la famille laisse peu de place aux personnages secondaires qui sont présentés sous des traits seulement factuels. Contrairement à Satima, les femmes peuls, songhais, belas et bozos portent un voile noir serré au visage sans broncher. Quant à la vendeuse de poisson qui a accepté le voile, mais refuse de porter des gants, on la retrouvera plus tard en pleurs dans une posture de fuite.

poisson et gant

« Cette vendeuse de poisson provoquerait une certaine hilarité ici, car en plus de s’exprimer en bambara, langue plutôt secondaire à Tombouctou, elle ne ressemble en rien à nos vendeuses de poisson. Les vendeuses de poisson ont leur place au marché Yoboutao de Tombouctou. Elles ont eu une confrontation avec les « djihadistes » qui trouvaient qu’elles n’étaient pas assez bien voilées, car elles portent le voile des femmes arabes au-dessus de leurs habits en pagne, et se dégagent les bras pour éviter que le poisson les salisse. Je ne sais pas s’il est nécessaire de préciser qu’aucune femme de Tombouctou mariée ne sort de chez elle sans un foulard bien attaché sur la tête et une écharpe pour protéger les épaules. La scène se base sur des faits qui, dans la réalité, se sont passés bien différemment. Un article sur mon blog permet de le dater d’ailleurs : deux jeunes « djihadistes » faisaient leur patrouille quotidienne,maudits par des femmes en songhoi qu’ils ne comprennent pas, ils sont arrivés chez deux vieilles vendeuses de poisson et leur ont demandé de se couvrir la tête en pointant leurs armes. Elles sont devenues furieuses et se sont déshabillées en leur jetant leurs habits au nez. N’étant que deux, ils sont partis chercher du renfort, les deux fautives ont été ramassées et amenées à la police islamique. Alors, toutes les vendeuses de poisson sont sorties pour marcher et partir manifester devant la police islamique, qui d’ailleurs n’est pas loin du marché. Ce n’est que le soir qu’elles ont été libérées. Mais cette scène de révolte des femmes ne semble pas convenir à l’image de la ville qui résista silencieusement selon Sissako. Ces femmes vendeuses de poisson sont de Belafarandi, un quartier que les « djihadistes » ont fini par abandonner, car ses habitants n’évitaient pas la confrontation. »

Heureusement, que Zabu, personnage décalé qui se balade dans les rues de Tombouctou avec une poule dans les bras représente la figure noire de résistance… sauf que Zabu est folle et qu’elle ne parle qu’en français, mais saluons tout de même son exploit puisque l’un des « djihadistes » se laisse emporter par la liberté qu’elle insuffle au point de s’exprimer à pas de danse. En tant que personnage déjanté, Zabu fait partie des figures préconçues de la résistance : les fous, auxquels s’ajoute la catégorie des artistes – les musiciens fouettés – et les jeunes – joueurs de foot sans ballon.

09deb560-1e6d-483b-b644-bad9a2108767_16x9_600x338

« Zabu est le vrai nom d’une folle de Gao, une ancienne danseuse du Crasy-Horse de Paris au début des années 70 avant de revenir dans sa ville natale. Elle n’appartient pas au contexte tombouctien. Tombouctou a ses fous dont trois sont bien connus. Il y a l’ancien rebelle – intégré dans l’armée malienne avec la paix de 1996 – qui porte partout le drapeau du Mali. Il y a également Hackoum, mon voisin, autant fou que son jumeau Fickoum, qui insultait les « djihadistes » et les traitait de voleurs. Il connaît pratiquement tous les habitants de la ville. »

Le film donne également à voir un pêcheur nommé Amadou qui a été tué par Kidane, par légitime défense. Un geste facilement pardonnable par le spectateur qui connaît l’histoire de Kidane auquel il a fini par s’attacher. Amadou, en revanche, est présenté comme un homme austère, silencieux, dont les répliques se limitent à des menaces à l’égard du berger touareg dont il empêche le bétail de s’abreuver. Sa famille, dont on ne connaît pas grand-chose non plus refuse avec fermeté de pardonner l’acte de Kidane, ce qui lui vaut l’exécution. Le rôle des représentations de race et de classe n’est pas neutre au regard des choix des modalités de la figuration.

Bagare

« Bozos – pêcheurs- et Touareg ne sont pas majoritaires dans la zone. Les pêcheurs préfèrent vivre sur l’eau et sont aussi nomades que les Touareg. Ils ne viennent en ville que pour écouler leur poisson. C’est à en croire que Songhois, Bambaras, Peulhs se sont évaporés dans la nature. »

Si le désert a été sublimé, la ville mythique de Tombouctou, elle, est banale. Son apparence de ville du désert a été représentée, mais la ville aux 333 saints reste méconnaissable. De la mosquée aux portes tombouctiennes, aucune des particularités historiques, architecturales et culturelles de la cité la rendant bien différente de la ville de Oualata, en Mauritanie, où le film a été filmé, n’est présente à l’écran.

Un dialogue avec les envahisseurs

La volonté du réalisateur a été d’humaniser les envahisseurs montrant ainsi leurs points faibles et leur hypocrisie. Si apporter une humanité à ces personnages lui semblait nécessaire, on peut se demander quel type d’humanisation valoriser et si la représentation d’un « djihadiste » niais et simple d’esprit apporte une valeur ajoutée.

Au-delà de la représentation caricaturale des  envahisseurs – trop proche de la figure française du Maghrébin musulman issu de l’immigration – le dialogue entre l’islam de tolérance incarné par l’imam de la mosquée de Tombouctou est tout aussi caricatural et laisse prétendre un éventuel dialogue entre les « djihadistes » et les dignitaires religieux. Or, ni les locaux, ni les envahisseurs n’ont adopté cette posture de dialogue.

Ainsi, lorsque les envahisseurs rentrent dans la mosquée, chaussures aux pieds et armes à la main, l’imam les invite à sortir leur expliquant qu’à Tombouctou, on fait le djihad avec sa tête et non avec les armes. Scène difficilement imaginable, puisque les djihadistes rebroussent chemin, comme le demande l’imam. Aussi, à la suite du mariage forcé de l’une des personnages secondaires, l’imam fait le déplacement jusqu’aux envahisseurs pour, dit-il, qu’il lui éclaircisse la situation.

« La grande prière de la tabaski durant laquelle se trouvaient ces « djihadistes » résume cela. La prière a été menée par le grand imam Ben Essayouti de la grande mosquée sous la garde des « djihadistes » qui avaient l’intention de faire le grand sermon à la place de l’imam. Quand ils se sont approchés pour arracher le micro des mains de l’imam, les fidèles se sont levés et sont partis ensemble, avant même que celui qui a pris le micro ne finisse de s’introduire. »

Une beauté dénaturée

Parce qu’il est présenté comme un film politique ou un film documentaire, Timbuktu se veut être un gage de vérité, mais il n’en joue pas moins avec la possibilité de transformer la réalité, de la plier à certains fantasmes ou de la mettre en scène. Et, la beauté de ses images, cet air d’onirisme en deviennent suspects, l’image étant tellement parfaite qu’elle y paraît troublante, voire fausse.

La presse italienne ,quant à elle, acclame la « merveille » de cet excellent exemple de « néoréalisme sec africain » et célèbre la force de « la poésie qui vide la barbarie ». Et, au réalisateur Abdelrahmane Sissako de déclarer dans une interview : « Je citerai L’Idiot de Dostoïevski : «La beauté sauvera le monde.» La beauté est souvent considérée comme quelque chose de superficiel, de décoratif. La beauté, c’est la distance nécessaire quand on évoque la violence. Je n’ai pas non plus l’intention de sublimer cette violence.»

Mais, pourquoi recourir à ce genre de beauté, une beauté biaisée, maquillée par des décors orientalistes et un désert en trompe-l’œil ? Quand bien même la beauté pourrait être hiérarchisée, la ville de Tombouctou ne semble pas manquer de beauté, et le Sahara peut être beau même s’il est rocheux. Le choix d’emploi de cette beauté dénaturée est un jeu de rôle, une décision intentionnelle, qui nous amène à nous demander à qui est destiné ce film et pourquoi le directeur choisit d’ utiliser une beauté construite au détriment d’une véritable.

Timbuctu foto art2

Satisfaisant les attentes des intellectuels européens, découlant des clichés orientalistes, Timbuktu fait penser que l’orientalisme est tristement toujours en vogue, et que les « orientaux » eux-mêmes, continuent de tomber dans le piège orientaliste en choisissant de croire en leur propre image reflétée dans un miroir déformant. Abderrahmane Sissako est pourtant un artiste – que nous pouvons mettre parmi les intellectuels dans lesquels Edward Saïd avait mis tous ses espoirs – d’un réalisateur mûr, formé en « Occident » et qui connaît les deux revers de la médaille, vu qu’il est né en Mauritanie et qu’il a vécu au Mali.

Représentation trompeuse de l’Orient créée par les « Occidentaux », l’orientalisme présent dans le film donne l’occasion d’analyser bon nombre de stéréotypes qui nous rappellent la nécessité de se libérer de certaines boîtes mentales, car on peut bien profiter de la beauté, de la poésie et des rêves, sans reproduire des systèmes d’idées basées sur l’erreur, sur la mystification de l’Autre, mais au contraire essayer de promouvoir une autre dialectique visant un véritable échange culturel, à partir de la connaissance de l’autre.


Impardonnable anniversaire

Ceux qui gardent l’espoir d’une révolution en marche se font rares, et le nombre de personnes scandant encore « Révolution jusqu’à la victoire » s’est réduit le jour où Shaïmaa al-Sabbagh a été ciblée par trois balles policières sur la place Tahrir alors qu’elle s’apprêtait à y déposer une fleur en hommage aux martyrs de la révolution du 25 janvier 2011.

Hommage à Shaimaa al Sabbagh. Tunis. ©Limoune
Hommage à Shaimaa al Sabbagh. Tunis. ©Limoune

Samedi 24 janvier, la révolution était sur le point de fêter sa quatrième année, son fils venait d’atteindre sa cinquième et Shaïmaa dont, le corps agonisant était jusque-là retenu par son mari, s’écroula sur le trottoir. Il semblerait désormais risqué de reprendre le refrain « Pain, liberté, justice sociale », autrefois hurlé sur la place Tahrir, mais toujours sans écho dans le quotidien de milliers d’Égyptiens.

Dimanche 25 janvier, la place Tahrir est quadrillée de barrières, de barbelés, de policiers, de militaires, de tanks et de fourgons. Le quatrième anniversaire de la révolution ne sera pas célébré. En revanche, sept jours de deuil sont décrétés à l’annonce du décès du roi d’Arabie saoudite, Abdallah Abdelaziz. Cherchez l’erreur ! Mais la mort de Shaïmaa, membre de la coalition populaire socialiste a ému plus qu’elle n’a effrayé et dans les rues du Caire, plusieurs manifestations sont organisées pour lui rendre un dernier hommage. A la suite de ces rassemblements, le bilan est lourd :  24 manifestants tués lors d’affrontements avec les forces de l’ordre.

« Tant que le sang arabe n'aura pas de valeur, qu'importe le président, qu'il tombe » ©Limoune
« Tant que le sang arabe n’aura pas de valeur, qu’importe le président, qu’il tombe » © Limoune

Jeudi 29 janvier, la Tunisie prend le relais et face à l’ambassade d’Égypte à Tunis, une cinquantaine de citoyens, dont certains ont connu la militante socialiste égyptienne, manifestent avec rage et amour, leur tristesse et leur soutien à une Égypte dont le nombre de martyrs – 800 en 2011 – ne cesse d’augmenter. Les Tunisiens scandent à leur tour en égyptien « Pain, liberté, justice sociale » avant de répéter avec véhémence « Tant que le sang arabe n’aura pas de valeur, peut importe le président, qu’il tombe ».


Tunisiens, ne jetez plus vos objets électriques défaillants

Mieux que le recyclage, la réparation permet de donner une seconde vie aux objets défectueux et de limiter la quantité de nos déchets numériques. Munie du récepteur endommagé de mon proprio, je me suis rendue samedi à la Maison de l’image pour ma première restart party, organisée par l’association el Fabrika.

Restart party #13 ©Maison de l'image
Restart party #13 ©Maison de l’image

A tour de rôle, les participants prennent la parole et Rihab, l’une des membres fondatrices de l’association inscrit les objets à réparer ainsi que leurs problèmes respectifs. Au programme : un aspirateur qui n’aspire plus, le micro interne d’un PC portable et une souris qui ne fonctionnent plus, mon récepteur TV qui ne donne plus de signal, un grille-pain qui ne s’allume plus, et un tourne disque qui n’a plus été utilisé depuis quinze ans… Les participants prennent place autour des tables et les restarteurs s’empressent de s’installer et d’établir un diagnostic.

« Tu me dis, j’oublie. Tu m’enseignes, je me souviens. Tu m’impliques, j’apprends. » Benjamin Franklin

 

« On va d’abord ouvrir le boîtier », m’annonce Moez, bricoleur depuis l’âge de cinq ans qui fait également l’expérience de sa première restart party. Jusque là, tout va bien, je sais que j’ai besoin d’un tournevis et ça tombe bien, il y en a un sur la table. Encore faut-il savoir dans quel sens le faire tourner ! C’était une chance sur deux, manque de pot, j’ai choisi le mauvais sens.

L’appareil ouvert, je découvre un circuit électronique. Mais, le seul souvenir que j’ai de mes cours de physique au collège est le schéma tracé à la craie d’un circuit ouvert et d’un circuit fermé. Donc, quand Moez me dit qu’on va prendre le multimètre, j’imagine le mètre que j’utilise pour mesurer la taille de mon lit ou bien mon tour de taille. Deux étudiantes en ingénierie assises à ma table m’expliquent la fonction de l’appareil et Moez nous en fait la démonstration.

Restart party #13 ©Maison de l'image
Restart party #13 ©Maison de l’image

Nous mesurons la tension de la prise et des connecteurs que nous sommes obligés de débrancher, mais tout semble en bon état. Il nous faut donc aller plus loin dans l’analyse du circuit afin de détecter l’origine de la panne. Mais, au moment de rebrancher les connecteurs, l’appareil fonctionne de nouveau. Un faux-contact au niveau des connecteurs : voilà pourquoi le récepteur ne fonctionnait plus et paraissait presque bon à mettre à la poubelle !

Tonnerre d’applaudissement de des participants. Il s’agit du deuxième objet réparé, après la souris et suivi de l’aspirateur. Fière d’avoir un récepteur en état de marche et surtout d’avoir compris comment le réparer, je ne peux que compatir en voyant la propriétaire de l’aspirateur sauter de joie en s’écriant : « Enfin, je peux ouvrir et bricoler. Depuis que je suis enfant, mes parents ne me laissent pas toucher. »

Rihab poursuit. « La première fois que j’étais dans un repair café, je me suis prise pour Superman, pas pour Super woman, mais pour Superman. Ici, on ne va pas laisser son objet au réparateur et dire je prends un café, je reviens dans 10 min. Non, tu va prendre le tournevis et tu vas apprendre. »

Myriam, quant à elle, n’est pas membre de l’association, mais elle en est à sa quatrième restart party. « Depuis que je les connais, j’ai acheté du matériel, j’ai réparé des objets chez moi et maintenant je peux aider les autres. […] J’ai même réparer mon Iphone, ça m’a pris deux jours, mais je l’ai fait. »

Avant de se quitter, les objets réparés rassemblés sur une table, chacun explique la démarche opérée lors de la réparation. Seul le tourne-disque et un appareil photo n’ont pas été réparés, faute de pièces manquantes.

Restart party #13 ©El Fabrika
Restart party #13 ©El Fabrika

N.B. En rentrant chez moi, le récepteur ne s’allumait plus, mais je n’ai plus peur des tournevis et des circuits électroniques. Je suis encore à la recherche de la faille… en attendant la prochaine restart party.

 


Et si nous, usagers, nous faisions grève ?

Depuis la grève sans préavis des transports publics tunisois débutée hier à 17 h, les rails du métro de la capitale sont devenus le terrain de randonnée de bon nombre de Tunisiens. Certains, ce matin, ont opté pour le covoiturage, mais les rails sont encore peuplés d’usagers. A notre tour de lancer notre appel à la grève.

Métro tunisien absent de notre paysage depuis plus de 24h. © Limoune
Métro tunisien absent de notre paysage depuis plus de 24 h. © Limoune

Communiqué de Limoune et d’éventuels respectueux syndicaphobes

L’ampleur de la grève sans préavis concernant le versement d’une prime de fin d’année aux agents des sociétés de transport nous contraint à des parcours pédestres d’une heure et demie à trois heures. Nous ne vous demandons pas de renoncer à votre prime, nous n’allons pas vous accuser de nous prendre en otage, mais nous tenons à affirmer à notre tour nos revendications. Nul besoin de revenir sur la situation actuelle qui nous offre l’opportunité de croiser des co-usagers, hommes et femmes de tout âge et de toute force physique, arpenter vos parcours habituels de bus et de métro ; de les entendre soupirer, râler, espérer, sourire ou se soutenir.

« On va fondre sous cette chaleur »

« Tu vas encore loin »

« Ariana, terminus »

« Qu’Allah soit avec toi » [lui tapotant sur l’épaule]

Ce communiqué aujourd’hui n’est pas définitif et est ouvert à la discussion. Mais dans le même temps, il confirme qu’il est impossible de revenir sur les principaux points de désaccord :

  • le nombre insuffisant de bus, de métros, de train de banlieue et de trains nationaux : encombrement sur les voies, surpeuplement des bus, des rames et des wagons, absence de place assise suffisante dans les trains nationaux reliant le nord au sud du pays
  • l’accumulation de retard des transports publics et sa banalisation
  • l’absence d’accès à certains quartiers en transport public
  • le manque d’information sur les réseaux de transports locaux : les usagers sont obligés de glaner à tout va des informations sur un service pourtant public.

Limoune considère que les efforts ministériels s’il y en a d’avant et d’après révolution ne répondent pas aux attentes et à la dignité des usagers des transports publics, que les gouvernements ont toujours encouragé l’achat de véhicules personnels aux dépens du développement de son réseau de transports publics dans le pays. Elle appelle à faire du développement des transports en commun une priorité et maintient son appel à la grève (quand vous voulez ! On est rôdé maintenant niveau rando) et elles appellent les usagers à participer massivement à la mobilisation.


Déboires aéroportuaires libyens

Au tableau d’affichage de l’aéroport de Tunis-Carthage, Tripoli a disparu, mais deux nouvelles destinations ont fait leur apparition : Tobrouk et Labrag. « Tonton, Tobrouk, c’est en Libye, mais Labrag, c’est où ? »Une voix se fait entendre : « Labrag, c’est en Libye, je viens de là-bas. » Décryptage.

Airbus A320 de Libyan Airlines ©Wikimedia Commons

En Tunisie, nous avons fini par croire qu’il n’y avait qu’un seul aéroport libyen, celui de Tripoli, mais il semblerait qu’il y en ait d’autres, dispersés dans tout le pays. Ces terrains d’atterrissage qui bien qu’étant équipés pour les vols internationaux, ont été cantonnés au rôle d’aéroports intérieurs pendant le règne de Mouammar Kadhafi. Le départ et l’arrivée vers l’international étaient ainsi contrôlés par une seule porte de sortie.

Depuis la révolution libyenne, nous avons vu les aéroports de Sebha et de Benina côtoyer Tripoli dans les destinations de compagnies aériennes tunisiennes. Soirée du 28 décembre  2014– il est 23 h 50 – à l’aéroport de Tunis-Carthage, Tripoli, dont l’aéroport a été bombardé cet été, est tout simplement absente. Et, seule la compagnie Libyan Airlines dessert le pays, par deux villes orientales Tobrouk, au nord, à la frontière égyptienne, et Al Bayda, qui accueille l’aéroport désormais international de Labrag.

Tableau d'affichage à l'aéroport de Tunis-Carthage. ©Limoune
Tableau d’affichage à l’aéroport de Tunis-Carthage. ©Limoune

Les yeux fixés sur l’écran, je ne l’avais pas aperçu. Assis devant sa valise portant son nom, Mohammed Abdallah el Fatah était la voix qui m’avait répondue. Sur ses genoux, son fils était endormi ; sa femme, à sa droite, était assoupie sur le siège avec leur deuxième fils dans les bras.

A présent installé à nos côtés, Mohammed Abdallah el Fatah, après avoir expliqué avec calme, dérision, amour et déception la situation de sa région, revient sur les raisons de son attente sans fin devant le tableau d’affichage de l’aéroport. Leur avion a un retard, il n’arrivera que le lendemain matin. La famille passera donc la nuit dans les couloirs de l’aéroport. La compagnie libyenne, dont la flotte, cible d’attaques de milices, se composait l’an dernier de huit Airbus A320, n’en dispose plus que de deux.

« Les pilotes n’ont pas le choix, quand il y a une menace, ils ne procèdent pas au décollage et attendent. Et, quand on n’a plus que deux avions pour lier Tunis, Tobrouk, Lubrag; mais aussi parfois la Turquie et l’Egypte, les retards s’accumulent et nous n’avons plus aucun avion qui arrive à l’heure. » Mohammed Abdallah el Fatah nous montre sa carte professionnelle, il est pilote de la compagnie Libyan Airlines, et a lui aussi été victime de pression, avant de se mettre en arrêt. « Quand on est attaqué, la vie des passagers passe avant les retards de la compagnie, nous ne décollons qu’en étant sûrs d’être en sécurité », témoigne-t-il.

Nos proches, que nous venons récupérer à l’aéroport, nous appellent. Ils viennent de récupérer leurs bagages. Nous souhaitons bon courage et nous saluons avec entrain Mohammed qui reprend place auprès des siens. « On avait un Kadhafi, mais depuis qu’il est tombé, nous en avons découvert une quarantaine. », lance-t-il en replaçant la tête de son fils sur ses genoux et en esquissant un dernier sourire.